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C'est à Chambéry, il y a 20 ans, que Fouad Laroui a présenté son premier livre, dans le cadre du Festival du premier roman ; il y est revenu hier pour parler de "L'insoumise de la Porte de Flandre", un récit que j'ai envie de présenter comme une variation développée de la citation de Yann Moix,  d'ailleurs mise en épigraphe du douzième chapitre (chapitre 12 : le seul chapitre introduit par une citation, forcément... comprenne qui lira) :

"Le terroriste n'est jamais à la hauteur de ceux qu'il force à analyser son cas"

Au-delà de la dénonciation des extrêmismes religieux - et Fouad Laroui insiste : de TOUS les extrêmismes religieux - c'est à la bêtise humaine qu'il s'en prend. Cette bêtise qu'il qualifie de "crasse" et dont on sent bien qu'elle l'insupporte. Il a pour elle ce mépris typique des gens intelligents et lucides qui n'arrivent pas à accepter qu'on puisse se complaire dans des systèmes de pensée livrés en kit, et évoluer dans un prêt-à-penser exempt de toute remise en question.

Dans "L'insoumise de la Porte de Flandre", Fouad Laroui fait jouer, à travers un trajet dans les rues de Bruxelles, une même partition à trois personnages. Ce trajet, propre à chacun de par ses motivations, le sens qu'il donne à la situation, les aspirations profondes qui colorent sa réalité, va les mener individuellement à un destin commun, un destin dans lequel les actes et choix des uns et des autres s'impactent, s'imbriquent, avec une logique redoutable nourrie de leurs irrationalités respectives, jusqu'au dénouement qui rassemble dans un drame cohérent en apparence ces trajectoires hasardeuses.

J'ai particulièrement aimé la lecture que font les personnages d'une statue située sur le flanc du palais de la Bourse, qu'ils croisent sur leur route et qui les interpelle, chacun à l'aune de ses préoccupations profondes. Ce corps de femme figé dans la pierre, qu'aucun regard ne voit simplement pour ce qu'il est car chacun projette sur lui sa représentation intime symbolique de la Femme, permet, dans les réflexions qu'il leur inspire, de dresser à grands traits une esquisse du portrait psychologique de ces trois personnages.
En parallèle, ces lignes invitent à une réflexion sur le corps de la femme, ce corps sublimé, craint, méprisé, voilé, dévoilé, aimé, objectisé, corps qui, même nié, même caché, encombre, obsède, mais s'impose finalement, dans toute société humaine... Truffaut a fait débuter son film "l'homme qui aimait les femmes" par une phrase qui m'avait profondément marquée en ce qu'elle évoquait cette sorte de pouvoir étrange que possède le corps féminin : "les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie". Dans le même ordre d'idée, mais en allant plus loin que cette simple considération d'ordre esthétique, je dirais que le corps des femmes, la façon dont il est perçu, la façon dont il est traité, la place qui lui est assignée, forment un puissant indicateur de l'équilibre, de la maturité et du degré d'humanité d'une société... 

Le rythme de ce livre est rapide, l'écrit dense, le style piquant, on lit les 130 pages d'une traite.

Il y a dans le style de Fouad Laroui un je ne sais quoi qui rappelle Kundera, dans sa façon de nous présenter des situations où l'absurdité et le dérisoire jouent les chefs d'orchestre, dans sa façon également de ne pas rester dans un style narratif conventionnel. Fouad Laroui est de ces auteurs qui nous entraînent au-delà de l'histoire qu'il nous rapporte, qui nous ouvre des horizons de réflexion et nous donne d'autres pistes de lecture.
Et ça, j'aime.

Il est extrêment rare qu'une simple lecture me donne envie d'aller piocher dans l'oeuvre de l'auteur. Je suis repartie cette fois avec deux autres livres, "l'étrange affaire du pantalon de Dassoukine" et "de l'islamisme - une réfutation personnelle du totalitarisme religieux". A suivre...

dédicace