*** Attention,si vous voulez garder intacte la découverte de ce roman, ne lisez pas ce billet***
***  contentez-vous d'acheter le livre, qui est excellent ***

 

 

Thilliez manuscrit inachevé

Un roman symétrique...

Thilliez nous livre un roman... symétrique ! - rien ne pouvait me faire plus plaisir...- avec une mise en abîme quasi fractale qui donne le tournis : ce livre raconte l'histoire d'un écrivain (Traskman fils) qui publie après l'avoir terminé le roman inachevé de son père, lequel roman raconte l'histoire d'une romancière qui publie un roman racontant l'histoire d'un écrivain qui raconte l'histoire inachevée d'un écrivain meurtrier, Moebius (comme le ruban) qui n'est autre que lui-même (c'est-à-dire le dernier écrivain cité de la phrase, bien sûr - vous suivez ? ^^)...

Pour accentuer la symétrie entre ces histoires imbriquées, des éléments reviennent qui se font écho : le Sig Sauer, arme de flic, ou même des phrases : "une dizaine de pages sur les (presque) 500 que compte le manuscrit" (p. 9 et 44) ,  "(il a fallu) / (elle doit) faire des choix, prendre des décisions qui n'auraient peut-être pas été celles de l'auteur" (p. 12 et 44).

Le lecteur mène l'enquête...

Pour pimenter notre lecture,Thilliez nous propose d'être acteur de l'enquête. Il nous annonce habilement, via le prologue écrit par Traskman fils, que des indices peuvent nous permettre de découvrir l'assassin. Il signale que les palindromes soulignés l'ont été par l'auteur (Traskman père) attirant notre attention sur une liste de mots... et forcément aussi sur les quelques palindromes qui n'ont pas été soulignés... très vite, on se pique au jeu, on cherche des liens, on croit en trouver... mais Thilliez nous met en garde, à travers le dialogue de ses personnages :

"Quand on est persuadé de quelque chose, toutes les coïncidences auxquelles on ne prêterait même pas attention d'ordinaire se transforment en indices. En éléments qui ressemblent à des messages qui nous sont adressés. Alors que ça ne reste que des coïncidences" (p. 100) : je n'ai pas besoin d'être persuadée de quoi que ce soit pour voir des coïncidences partout, mon cerveau est programmé pour relever les régularités... mais à ce stade, je jubile, puisque voilà qu'il aborde une de mes thématiques favorites, la question du hasard et la loi du beau...

" 'Misdirection', tu sais ce que c'est ? (...) Une technique d'illusionniste, qui consiste à focaliser l'attention de l'auditoire sur un point précis pendant qu'une autre action est en cours. Ca fonctionne parce qu'il est impossible pour un être humain de traduire avec précision l'intégralité des stimuli qu'il reçoit" (p. 66) (sauf peut-être pour ceux qui ratent systématiquement l'essentiel à force de se focaliser sur les détails ? ^^)

Thilliez se moque même un peu de nous : "Vous ne savez pas ouvrir vos yeux ni regarder en profondeur, derrière la complexité apparente de simples équations. Les réponses sont étalées sous votre nez depuis le début. Vous aviez juste à tendre la main et vous servir" (p.464)

Mon cerveau étant paramétré pour débusquer les régularités, j'ai rapidement mis le doigt sur des détails (des lettres, des chiffres, des liens, de la symétrie en fait ^^...) qui, après que je me sois tout de même longuement posé la question de savoir s'il s'agissait de fausses pistes ou pas, m'ont orientée dans la bonne direction où chercher... je me suis régalée...

Le livre nous laisse avec les questions du prologue en suspens : on peut être tenté d'y répondre en reprenant, à cause de la symétrie, des éléments du roman... quoiqu'il en soit, c'est un excellent moment de lecture, à plusieurs niveaux, exactement comme je les aime...

Une réflexion sur la créativité  :  une réflexion sur le lien entre l'auteur et ses créations : 

"Un roman est un jeu d'illusion, tout est aussi vrai que faux" (p.13),  "Il ne faut pas toujours chercher derrière les écrivains de thrillers des êtres tourmentés ou des psychopathes" (p. 46) : un questionnement en filigrane sur la créativité, avec une notion intéressante abordée : la cryptomnésie, "processus par lequel on (peut) s'approprier, de façon inconsciente, les idées des autres" (p. 139) -  qu'est-ce que la création, finalement ? n'est-ce pas uniquement une façon d'agencer des pièces du puzzle de nos souvenirs d'une façon originale ? je reviendrai probablement là-dessus un autre jour, la question m'intéresse.

... et à nouveau, le thème de la mémoire...

Indubitablement, Thilliez a écrit ce roman pour moi (non, c'est bon, paniquez pas, ce n'est pas une idée délirante de référence, c'est juste un délire sur la loi du beau. Additionnée, peut-être, d'un peu de nombrilisme, allez savoir... ^^)

Car Vic, le flic, a de sévères points communs avec moi, pour ce qui est du fonctionnement de sa mémoire. Ce qui en est dit m'a sérieusement interpellée tant sont précisément décrits les détails de fonctionnement qui me compliquent le quotidien :
- une tendance incontrôlable à noter et enregistrer les détails inutiles,
- des mises en lien systématiques : "les dentelures noires des montagnes en troisième ligne imposèrent à l'esprit de Vic Altran un tableau de Pierre Seinturier (...) Son cerveau était allé rechercher l'information comme le bras mécanique dans un juke-box et l'avait plaquée au-devant de sa conscience, sans qu'il puisse contrôler quoique ce soit" (p.28)

- l'obsession des "trucs qui clochent" (même anodins et sans conséquences), jusqu'à en avoir des nuits perturbées : "Vic détestait quand un détail clochait de cette façon. Son cerveau risquait de tourner en boucle toute la nuit" (p.73).

- et cette mémoire capricieuse dont on pourrait croire qu'elle mène une vie autonome, jamais là quand on a besoin d'elle, mais se rappelant à nous quand on s'y attend le moins... "Ma putain de mémoire me distribue les cartes quand elle veut, il n'y a pas de règle avec elle. Chaque jour, je me dis que je dois m'arrêter devant un magasin, n'importe lequel, et lui acheter quelque chose (...) et chaque jour j'oublie. Sauf là, maintenant, à presque minuit, au milieu des tripes et du sang" (p.166)

... une différence de taille néanmoins entre lui et moi (lui a au moins cette compensation) : il est hypermnésique, pas moi (la lose totale pour moi : je n'ai que les inconvénients ^^).

 

Monsieur Thilliez, si vous passez par là, sachez que j'apprécierais énormément que vous organisiez une séance de dédicaces à Chambéry...
Et je serais ravie, également, d'être destinataire d'un exemplaire sur papier Munken print cream, dédicacé à mon attention, et portant le numéro XXII de préférence. Ou V, à la rigueur...  ^^