C'est simple : j'ai beaucoup lu de succès commerciaux, de romans rendus incontournables par le battage médiatique plus que par leurs qualités propres, de livres encensés de partout dont je n'ai pas toujours compris l'engouement affiché. Et entre les titres phares masquant les autres publications et le décalage grandissant entre les critiques de la toile et mes ressentis personnels, j'en avais perdu le goût des romans.

Alors, j'ai décidé de lire autre chose. De découvrir ce qui s'édite en dehors des grosses maisons d'édition.

Et là, dès le premier essai, j'ai eu une surprise de taille !

Patrick Eris Les arbres en hiver

Ce roman date de 2016.

Publié au éditions Wartberg, collection zones noires, il raconte l'enquête d'un gendarme dans un patelin perdu du Jura, sur une série de meurtres qui n'intéressent personne, puisque la société toute entière a les yeux rivés sur une émission de téléralité, ses buzz, ses rebondissements, et le résultat des paris qui sont proposés aux spectateurs, une émission dont le succès est tel qu'elle finit par s'insérer au détour de toutes les discussions, plus sûrement que les questions fondamentales de la pluie et du beau temps, une émission qui revient de manière cyclique tout au long du roman, comme le raclement dérangeant d'une société malade de sa superficialité et dont l'auteur fait dire à un de ses personnages, à la page 31 :

"Peut-être arrivons-nous à l'aboutissement ultime de la société du spectacle de Bourdieu, lorsque le spectacle devient plus important que la réalité".

Car c'est un des aspects qui m'a séduite dans ce roman : le côté légèrement dystopique de la société dans laquelle l'intrigue se déroule. Oh, pas une dystopie cauchemardesque à la "1984" ou à la "Fahrenheit 451", non, une dystopie légère, ou plutôt, un glissement dystopique possible de notre société actuelle, ce qui le rend à la fois crédible et subtilement effrayant.

C'est dans ce contexte qu'une toute petite équipe de gendarmes sans grand soutien extérieur et sans grands moyens techniques va s'acharner à résoudre, jusqu'au bout de ses forces et dans l'indifférence générale, une affaire qui les promène d'impasse en impasse alors que s'accumulent les cadavres... entre les échos du jeu télévisés et les Variations Goldberg, de Bach, entre la superficialité des divertissements faciles et la complexité de l'oeuvre quasi mathématique d'un génie de la musique. Entres deux mondes, le social chaotique, devenu prédominant et le naturel harmonieux, comme une ombre en arrière plan.

C'est le responsable de la gendarmerie qui raconte cette enquête. Un personnage un peu à part, qui entretient depuis un incident survenu dans son enfance un lien très étroit avec la forêt, un lien quasi mystique, qui en fait un être à part. 

"Il ne fait pas bon être 'différent', encore moins d'une 'différence' impossible à identifier. Cela suffit largement pour vous mettre au ban de la société. A la moindre occasion, la normalité se venge, et on sait de quelles extrémités elle est capable". (p. 12)

"Je détestai vite la fréquentation obligatoire de mes contemporains, ces fantômes tous semblables, esclaves d'un écran de 5 cm sur 5 cm qu'ils ne quittaient jamais, qui semblait dicter chacun de leur pas. Par moments, las de ma solitude, je tentai des rapprochements, mais la nature des échanges humains me semblait absurde, leurs discussions dépourvues du moindre charme en plus de se baser sur des références que je n'avais pas" p. 38.

S'il fait tout pour paraître normal et intégré, le vernis de sa normalité reste fragile...

Une véritable bonne surprise et un vrai coup de coeur pour ce roman qui m'a offert ce que j'exige désormais de tout bon roman : qu'il m'emmène au-delà de l'histoire qu'il raconte, et me donne matière à réfléchir.

Enfin, "Les arbres en hiver" s'inscrit dans la veine de ces séries télévisuelles mettant en scène des personnages avec un lien intime à la forêt : les excellentes séries suédoise "Jordskott, la forêt des disparus" de Henrik Björn (2015), et française "Zone blanche" de Mathieu Misoffe (2017), ou encore "La forêt" de Delinda Jacobs (2017).